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Sur la terre des licornes

publié le 28 mai 2015 à 05:51 par François Meurisse


Le voyage d’étude de la Chaire Media de l’Essec s’est déroulé cette année exclusivement dans la région de San Francisco. Promo après promo, les 25
étudiants du programme partagent cette même passion singulière mêlant contenus et réseaux, temps long de la culture et temps court du numérique, création et flux. San Francisco sans Los Angeles s’annonçait comme une exploration d’une moitié de leur passion, mais le triangle magique Berkeley, San Francisco, Stanford peut révéler bien des surprises.

Alors que les étudiants ont partagé leur étonnement et leur émerveillement sur Twitter et Snapchat en temps réel, dans ce temps court du numérique, il m’a fallu le temps long pour formaliser le mien.

Comme les étudiants de la chaire Media l’ont tous parfaitement compris, un nombre considérable d’innovations implique d’une manière plus ou moins directe la création, la diffusion, l’utilisation ou le partage de contenus médias. Par ailleurs, les industries des médias disposent d’une avance assez exemplaire sur les questions soulevées par la transformation digitale, celle que porte cette région si souvent qualifiée de terre de l’innovation. Si Los Angeles reste la terre des studios de cinéma, San Francisco a su faire émerger de son histoire de la contre culture ses liens profonds avec les contenus et séduire quelques entreprises majeures de cette industrie : Pixar, Lucas Films, des éditeurs de jeux tels Electronic Arts, Warner Bros Games ou le français Gameloft, et parmi les plus enthousiasmantes de notre voyage, Netflix qui a réussi la réinvention que Kodak n’a pas su mener, Twitch qui réinvente Youtube ou encore Kwarter, l’une des start up françaises actives dans la vallée, qui a pivoté en Twicer pour occuper le terrain du langage des Digital Natives : la vidéo.

Les apprentissages de cette immersion temporaire dans la Baie sont finalement assez bien cristallisés dans quelques mots ou principes récurrents : licornes, transparence, engagement et énergie tellurique.

Qu’il s’agisse des dirigeants de l’accélérateur de Orange Sillicon Valley comme de l’attaché culturel du Consulat de France, chez Google comme à Berkeley, toutes nos rencontres ont évoqué (invoqué ?) les licornes. Start ups en marge des géants du web, évaluées généralement à plusieurs milliards de dollars, souvent secrètes sur leurs résultats et leurs visions car non cotées, jeunes (moins de 10 ans), elles menaceraient par leurs innovations et leur croissance en nombre d’utilisateurs les dinosaures de la race des GAFA. Les licornes sont sur toutes les lèvres et dans le radar de ces structures de financement argentées, qui se répartissent selon leurs niveaux d’investissements mais cherchent toutes à ne pas passer à côté de celle pour laquelle la magie opèrera. Pour trouver celle ci, il faudra parier sur beaucoup qui n’auront été que chimères. A force d’échanges et d’entretiens, on pressent aussi que ces licornes ne font pas l’unanimité, qu’elles ne provoquent pas seulement de l’enthousiasme mais aussi de l’inquiétude, notamment sur l’éventualité d’une nouvelle bulle susceptible d’éclater en pleine euphorie entrepreneuriale.

La transparence est un autre concept répétitif, même si là encore il souligne des points de vue parfois opposés. Indiscutablement le digital permet la transparence. Une certaine transparence dont nous avons évoqué les applications à l’Institut pour le Futur, dans le berceau de l’école de Palo Alto. Saine et constructive, la transparence développe l’économie de partage, les échanges entre les citoyens et dans les organisations, développe l’accès à l’information et à la formation. Mais la transparence peut être plus ambiguë, lorsqu’elle permet de capturer des données en masse dans un mouvement souvent inverse à celui que perçoivent les utilisateurs. Ainsi lorsque l’accès renseigné aux services proposés par les sites de toute nature contribue à une création de richesse considérable que quelques organisations capturent, analysent et monétisent. Les étudiants très avertis s’interrogent, débattent, stimulés par l’échange avec les dirigeants de Criteo, start up française encore indépendante et désormais globale dont la technologie a su prendre une belle place dans la vallée du silicium. Comme un contre-chant, un cours délivré exceptionnellement pour nous à Berkeley par le professeur et chercheur Greg Niemeyer révèle aussi un courant de sociologues et philosophes de toutes origines attentifs aux effets des transformations numériques : la transparence doit s’accompagner de beaucoup de lucidité et de vigilance.

Visites après visites, les étudiants questionnent nos hôtes sur leurs façons de travailler, recensant les différences et cherchant de la résonance avec leurs aspirations. Multidisciplinarité, coopération, décentralisation, disruption organisationnelle. Ici, on annonce pratiquer une forme d’ouverture à l’autre, à la différence, qui sous-tend les relations professionnelles. Ici, le travail en équipe est sanctuarisé. Ici, les organisations se décentrent et développent des modèles ouverts et agiles, beaucoup d’itérations, des process rapides, de l’expérimentation. A cette volonté de valoriser les conditions d’une innovation collaborative semble s’ajouter celle de responsabiliser, par le biais d’une certaine autonomie (liberté ? s’interrogent
les étudiants) proposée aux collaborateurs : jusqu’au modèle mis en place par Red Hastings, CEO de Netflix, où nos interlocuteurs confirment n’avoir pas de limites de vacances ni de politique de frais (« on nous fait confiance sur le fait que l’on fera ce qui sera le mieux pour l’entreprise »). On apprend aussi au détour des échanges combien les systèmes d’évaluation sont concomitamment présents, non pas tant celle d’une autorité hiérarchique mais celles, bien plus nombreuses, des pairs, collaborateurs et autres acteurs de l’organisation avec lesquels les employés sont amenés à travailler. Le résultat est un mélange d’enthousiasme, d’engagement et de tension, absolument tous perceptibles. Ici, on travaille beaucoup, tout le temps,
l’environnement de travail (ou la pression ?) est addictif.

Des nombreuses sensations fortes produites par une telle semaine restent les ondes produites par cette énergie transformative, qui crée un monde professionnel hyperactif et happe tous ceux qui se posent sur cette terre des licornes. Alors peut être est-elle magique, peut-être aussi est-ce la tension tellurique qui crée ici l’urgence d’accomplir, de réaliser, de conquérir le nouveau monde et ainsi conjurer le sort et tenir le Big One à distance...

Judith Andrès
Directrice Exécutive de la Chaire
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